À la fin de 2024, pour mesurer le ralentissement des échanges d’Haïti, les services du Fonds monétaire international ont eu recours à des données satellitaires et à des relevés à haute fréquence des mouvements portuaires.1 Les indicateurs nationaux existaient, mais ils n’arrivaient ni assez vite ni assez assemblés pour éclairer une décision au moment où elle devait se prendre. Tout le défi haïtien tient dans cet écart entre l’information disponible et l’information utilisable.
Combler cet écart est l’objet de l’intelligence économique. Depuis le rapport Martre de 1994, l’expression désigne l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution de l’information utile aux acteurs économiques, en vue de son exploitation.2 Elle réunit trois fonctions : la veille, qui suit l’environnement et anticipe ses transformations ; la sécurité économique, qui protège les informations, les compétences et les actifs stratégiques ; l’influence, qui défend des intérêts là où se fixent les règles, les normes et les conditions d’accès aux marchés. Elle se distingue de la statistique et de la recherche par son critère de réussite, que Wilensky formulait dès 1967 : une information vaut si elle parvient, claire et fiable, à celui qui décide, au moment où il décide.3
Cet article défend trois propositions. Haïti possède des capacités d’information réelles, et une fonction d’intelligence économique commence à s’y institutionnaliser ; la faiblesse tient à leur dispersion. Cette dispersion coûte plus cher qu’ailleurs, parce que le pays commerce et négocie face à des partenaires qui lisent sa propre économie plus vite que lui. L’étape suivante, enfin, consiste à relier l’institution qui détient le mandat à celles qui détiennent les données, sur une question à la fois, plutôt qu’à créer une agence de plus.
Des capacités réelles, encore dispersées.
L’Institut haïtien de statistique et d’informatique publie les comptes économiques jusqu’à l’exercice 2024-2025, clos sur un recul de 2,7 % de l’activité, l’indice mensuel des prix et un Indicateur conjoncturel d’activité économique qui affichait, au troisième trimestre, une contraction de 2,1 % en glissement annuel.4 La Banque de la République d’Haïti suit l’inflation, le change, les réserves, les transferts privés et la conjoncture internationale. Le ministère de l’Économie et des Finances publie les données budgétaires, tandis que la douane et les impôts détiennent l’information administrative la plus riche sur l’activité formelle.
À ce socle statistique s’ajoutent des dispositifs dont la finalité relève explicitement de l’intelligence économique. La Direction du Commerce extérieur du ministère du Commerce et de l’Industrie est chargée du suivi des marchés et de la préparation des positions commerciales du pays, et le projet PLANAPE prévoit une plateforme d’information sur les produits exportables et les marchés cibles.5 Le Centre de facilitation des investissements, placé sous la tutelle du même ministère, est allé plus loin : il s’est doté d’une Direction des études et de l’intelligence économique qui a engagé en juillet 2025 la mise en œuvre d’un programme d’intelligence économique, formé quatorze chargés de veille, installé un Comité d’informations économiques et commerciales qui lui sert de cellule de veille, et ouvert en février 2026 une rubrique d’analyse, la Veille Éco.6 Il serait donc inexact d’écrire qu’Haïti part de zéro.
Le diagnostic s’en trouve déplacé. Une donnée douanière se trouve à l’AGD, un prix à l’IHSI, une analyse des réserves à la BRH, la connaissance d’un secteur au CFI, l’état réel des stocks chez les importateurs. Aucune de ces ressources ne produit seule une lecture stratégique. S’y ajoutent des lacunes de fond : le dernier recensement dont les résultats définitifs sont publiés date de 2003, avant le séisme, l’émigration massive et le déplacement interne de plus d’un million de personnes. La Banque mondiale attribue au système statistique un score de 38,7 sur 100. Le FMI jugeait en 2024 les données insuffisantes pour la surveillance économique, et les progrès qu’il relève en 2026 dans la déclaration des données et les statistiques extérieures restent à consolider.7 Beaucoup d’information est produite sur l’économie haïtienne ; elle reste difficile à agréger.
Face à des partenaires mieux informés.
Cette dispersion devient une vulnérabilité face à des partenaires mieux organisés. Pour analyser le commerce extérieur haïtien, on ouvre d’abord les bases de la CNUCED, dont les chiffres (898 millions de dollars d’exportations pour près de 3,4 milliards d’importations en 2023) sont eux-mêmes des estimations.8 Les échanges avec la République dominicaine se lisent dans les statistiques de ProDominicana, ventilées par produit.9 Qu’un État connaisse ses marchés extérieurs est normal. La difficulté naît lorsque le partenaire dispose d’une lecture plus rapidement exploitable de la dépendance haïtienne qu’Haïti n’en a de ses propres vulnérabilités.
Le 15 septembre 2023, la République dominicaine ferme ses frontières terrestre, maritime et aérienne en réponse au canal creusé sur la rivière Massacre. Elle vendait alors à Haïti près d’un milliard de dollars de marchandises par an, ce qui en faisait son deuxième client, et fournissait environ un quart de l’alimentation du pays.9 Les questions surgissent aussitôt : quels produits sont exposés, quels volumes passent par chaque point d’entrée, quels stocks existent, quelles sources de substitution, quels exportateurs dominicains dépendent eux-mêmes du marché haïtien ? Les réponses existaient en partie, réparties entre les administrations, les importateurs et les marchés frontaliers. L’enjeu était moins leur existence que la capacité à les réunir assez vite pour donner une lecture commune de l’exposition du pays et des leviers dont il disposait.
La distinction entre information et intelligence économique devient ici concrète. Savoir combien de tonnes d’un produit ont été importées l’an dernier est une information. Établir, quelques heures après la fermeture, combien de jours de stock restent, quels produits risquent la pénurie et quelles options de substitution existent est déjà de l’intelligence orientée vers l’action. La valeur vient moins d’une donnée nouvelle que de la vitesse à laquelle des données connues sont reliées à une question précise.
Veille, influence et maîtrise du temps.
L’habillement fournit l’essentiel des recettes d’exportation et s’écoule presque entièrement aux États-Unis, où les deux tiers environ des vêtements haïtiens admis en franchise entrent au titre des préférences HOPE et HELP, le reste relevant du CBTPA. L’échéance du 30 septembre 2025 était connue depuis dix ans. Les préférences ont pourtant expiré, n’ont été rétablies rétroactivement qu’en février 2026, pour une année, puis ont été prolongées jusqu’à fin 2028 en septembre.10 Pendant plusieurs mois, le secteur a fonctionné sans savoir si elles seraient rétablies, à quelle échéance et avec quel traitement des expéditions intervenues pendant l’interruption, une incertitude qui pèse sur les commandes et les décisions d’investissement.
Suivre un tel dossier dépasse la connaissance du droit commercial américain. Il faut surveiller le calendrier du Congrès, les positions des parlementaires, les intérêts des donneurs d’ordre américains, les offres des pays concurrents, et chiffrer en parallèle ce que la perte des préférences coûterait à Haïti en emplois, en recettes et en investissements. Veille, analyse et influence forment alors une seule stratégie. Le plaidoyer a été porté par l’Association des industries d’Haïti et ses alliés américains, avec l’appui du CFI. La Direction des études et de l’intelligence économique du CFI y a consacré sa première Veille Éco, publiée le 6 février 2026, dans les jours qui ont suivi le rétablissement du dispositif.6 L’épisode montre qu’une capacité nationale d’analyse stratégique prend forme, et ce qui lui reste à conquérir : le temps d’avance. Un système d’intelligence économique se juge à la qualité de ses analyses et, autant, à la vitesse à laquelle il détecte un changement et le porte au décideur.
L’informel, angle mort et gisement.
Reproduire les dispositifs des économies fortement formalisées ferait manquer le pays. La majeure partie de l’emploi et une large part des échanges échappent aux registres, et l’insécurité ferme des zones entières aux enquêteurs. L’information utile circule pourtant, dans les marchés, chez les transporteurs et dans les réseaux commerciaux. Les Madan Sara connaissent les prix, les pénuries, les itinéraires et les routes coupées avant n’importe quel bulletin. Les opérateurs de transfert voient varier chaque jour des envois qui pèsent près d’un cinquième du PIB. Les relevés de prix de la Coordination nationale de la sécurité alimentaire et de FEWS NET constituent déjà une veille opérationnelle.
La méthode doit donc être hybride : données administratives et statistiques publiques, enquêtes rapides, réseaux professionnels, relevés de prix, collecte automatisée de l’information en ligne, imagerie satellitaire et, sous réserve de garanties juridiques, données agrégées des télécommunications et des paiements numériques. L’intelligence artificielle et les outils de veille abaissent fortement le coût de l’exercice. Ils ne disent pas ce qu’il faut surveiller : un système qui collecte des millions de données sans savoir quelle décision elles servent reste un outil technique. Ce que le FMI fait depuis Washington, une équipe haïtienne peut le faire depuis Port-au-Prince, avec l’avantage de comprendre ce qu’elle regarde.
Relier le mandat et les données.
Créer une agence ajouterait une structure à un paysage déjà morcelé. Le nœud est plus précis. Le CFI porte désormais explicitement une fonction d’intelligence économique, sous la supervision du ministère du Commerce et de l’Industrie, lui-même chargé du commerce extérieur et du suivi des marchés. Une part importante des données nécessaires est pourtant produite ou détenue ailleurs : à l’IHSI, à la douane et aux impôts, qui relèvent tous trois du ministère de l’Économie et des Finances, à la BRH et dans les administrations sectorielles. La première pièce de l’architecture est donc un mécanisme permanent de circulation de l’information entre le CFI et le MCI, le MEF, la BRH et, selon les sujets, les administrations concernées. Il encadre l’échange de données, protège l’information sensible et désigne dans chaque institution un correspondant habilité.
L’obstacle est connu de quiconque a travaillé avec l’administration : l’information y est aussi une ressource de pouvoir, et elle circule mal d’une institution à l’autre. La réponse est la réciprocité. Chaque institution qui alimente le dispositif reçoit en retour des analyses qu’elle ne pourrait produire seule, en commençant par les données les moins sensibles. Les bailleurs peuvent y contribuer par une clause simple : toute étude financée en Haïti est déposée dans un répertoire national, ce qui mettrait fin à la dispersion de centaines d’enquêtes et d’évaluations dans les archives de leurs commanditaires. Universités, associations patronales et cabinets d’études, qui produisent déjà une part de cette connaissance, en sont les relais naturels.
Le premier pas doit être étroit et vérifiable. Une seule question, traitée en douze mois : quels produits alimentaires importés de République dominicaine peuvent être remplacés par une production locale compétitive, et à quelles conditions ? Y répondre oblige à croiser douane, prix, données agricoles et témoignages d’importateurs, donc à éprouver toute la chaîne sur un sujet dont l’utilité est évidente depuis 2023. Le format compte autant que le fond : à côté des rapports longs, des notes de deux pages, des alertes et des scénarios, remis aux ministres concernés. Le succès se mesure au nombre de décisions qui s’y réfèrent. Le textile, les exigences commerciales américaines ou les compétences demandées sur le marché du travail viennent ensuite, une question après l’autre.
Un instrument de souveraineté.
L’intelligence économique ne supprimera ni l’insécurité, ni la faiblesse des infrastructures, ni la rareté du financement. Elle réduit la part des décisions prises alors que l’information utile existait, dispersée ou inaccessible au moment où elle pouvait encore changer le choix. Dans une économie sans marges, cette part coûte plus cher qu’ailleurs : un investissement mal orienté, une politique commerciale mal préparée ou une dépendance repérée trop tard ne se rattrapent pas.
Haïti possède davantage de données et de capacités d’analyse qu’on ne le suppose, et elle a commencé à institutionnaliser la veille. Il lui reste à organiser ces ressources autour des décisions qu’elle doit prendre : choisir ce qu’il faut savoir, qui l’assemble, à qui cela parvient et quand. Un pays que l’on observe par satellite peut apprendre à se regarder lui-même. L’intelligence économique cesse alors d’être un concept importé pour devenir un instrument de souveraineté.
Références
- Fonds monétaire international, Haiti: Staff-Monitored Program, Country Report No. 25/19, janvier 2025. ↩
- Commissariat général du Plan, Intelligence économique et stratégie des entreprises (rapport Martre), La Documentation française, 1994. ↩
- Harold L. Wilensky, Organizational Intelligence: Knowledge and Policy in Government and Industry, Basic Books, 1967. ↩
- Institut haïtien de statistique et d’informatique, Les comptes économiques 2024-2025 ; Bulletin de l’ICAE, troisième trimestre 2024-2025, septembre 2025. ↩
- Ministère du Commerce et de l’Industrie, Missions et attributions ; Mise en place d’une plateforme nationale et promotion des exportations haïtiennes (PLANAPE). ↩
- Centre de facilitation des investissements, Plan stratégique 2023-2027, mars 2023 ; « Le CFI mise sur l’intelligence économique pour mieux orienter l’investissement en Haïti », 24 juillet 2025 ; annonce du lancement de la rubrique « Veille Éco », 6 février 2026 ; Veille Éco, no 1, « Analyse stratégique du secteur textile-habillement haïtien face aux mutations des préférences commerciales et du protectionnisme américain », 6 février 2026 ; « HOPE/HELP : le CFI salue un renouvellement stratégique », 2 septembre 2026. ↩
- Banque mondiale, Statistical Performance Indicators, score global 2024 ; FMI, Haiti: 2024 Article IV Consultation, Country Report No. 24/333, décembre 2024 ; FMI, Haiti: Third Review under the Staff-Monitored Program, Country Report No. 26/107, mai 2026, et communiqué de fin de mission no 26/108, 6 avril 2026. ↩
- CNUCED, Profil général : Haïti, UNCTADstat, données 2023 (estimations). ↩
- ProDominicana, statistiques d’exportation vers Haïti, citées par elDinero, 15 septembre 2023 ; AFP, 9 octobre 2023 ; International IDEA, Democracy Tracker, République dominicaine, septembre 2023. ↩
- U.S. International Trade Administration, Haiti Country Commercial Guide et Haiti HOPE/HELP Sunset FAQs, janvier 2026 ; U.S. House Committee on Ways and Means, communiqué du 3 septembre 2026. ↩